
Ses relations avec Julien avaient changé complètement. Il
semblait tout autre depuis le retour de leur voyage de noces, comme un acteur
qui a fini son rôle et
reprend sa figure ordinaire. C'est à
peine s'il s'occupait d'elle, s'il lui parlait même; toute trace d'amour avait subitement
disparu; et les nuits étaient rares où il pénétrait dans sa chambre. Il avait
pris la direction de la fortune et de la maison, révisait les baux, harcelait
les paysans, diminuait les dépenses, et ayant revêtu lui-même des allures de fermier
gentilhomme, il avait perdu son vernis et son élégance de fiancé.
Il ne quittait plus, bien qu'il fût tigré de taches, un vieil habit de
chasse velours, garni de boutons de cuivre retrouvé dans sa garde-robe de jeune
homme, et, envahi par la négligence des gens qui n'ont plus besoin de plaire, il avait
cessé de se raser, de sorte que sa barbe longue, mal coupée, l'enlaidissait
incroyablement. Ses mains n'étaient plus soignées; et il buvait, après chaque repas,
quatre ou cinq petits verres de cognac. Jeanne ayant essayé de lui faire
quelques tendres reproches, il avait répondu si brusquement: " Tu vas me
laisser tranquille, n'est-ce pas ? " qu'elle ne se hasarda plus à
lui donner des conseils.
Elle avait pris son parti de ces changements d'une façon qui l'étonnait elle-même.
Il était devenu un étranger pour elle,un étranger dont l'âme et le coeur lui
restaient fermés. Elle y songeait souvent, se demandant d'où venait qu'après
s'être rencontrés ainsi, aimés, épousés dans un élan de tendresse, ils se retrouvaient
tout à coup presque aussi inconnus l'un à l'autre que s'ils n'avaient pas dormi
côte à côte.
Et comment ne souffrait-elle pas davantage de son abandon? Était-ce ainsi, la
vie ? S'étaient-ils trompés?
N'y avait-il plus rien pour elle dans l'avenir?
Si Julien était demeuré beau, soigné, élégant, séduisant, peut-être eût-elle
beaucoup souffert ?
