
On allait
là, chaque soir, vers onze heures, comme au café, simplement.
Ils s'y retrouvaient à six ou huit, toujours les mêmes, non pas des noceurs,
mais des hommes honorables, des commerçants, des jeunes gens de la ville ;
et l'on prenait sa chartreuse en lutinant quelque peu les filles, ou bien on
causait sérieusement avec Madame, que tout le monde respectait.
Puis on rentrait se coucher avant minuit. Les jeunes gens quelquefois
restaient.
La maison était familiale, toute petite, peinte en jaune, à l'encoignure d'une
rue derrière l'église Saint-Étienne ; et, par les fenêtres, on apercevait
le bassin plein de navires qu'on déchargeait, le grand marais salant appelé
"Retenue" et, derrière, la côte de la Vierge avec sa vieille chapelle toute
grise.
Madame, issue d'une bonne famille de paysans du département de l'Eure, avait
accepté cette profession absolument comme elle serait devenue modiste ou
lingère. Le préjugé du déshonneur attaché à la prostitution, si violent et si
vivace dans les villes, n'existe pas dans la campagne normande. Le paysan
dit : " C'est un bon métier" ; et il envoie son enfant tenir un harem
de filles comme il l'enverrait diriger un pensionnat de demoiselles.
Cette maison, du reste, était venue par héritage d'un vieil oncle qui la
possédait. Monsieur et Madame, autrefois aubergistes près d'Yvetot, avaient
immédiatement liquidé, jugeant l'affaire de Fécamp plus avantageuse pour
eux ; et ils étaient arrivés un beau matin prendre la direction de
l'entreprise qui périclitait en l'absence des patrons.
